Sanisphère est spécialisée dans l’intelligence de marché pour l’industrie pharmaceutique dans les pays émergents. Mais qu’est-ce que Sanisphère ?

Créée en 2005 par les Américains Thomas Miklavec et Charles Defrance, c’est une entreprise de statistiques et d’analyses des marchés du médicament, elle fournit des « real world data », des services de Data science et du conseil, à l’industrie pharmaceutique dans une vingtaine de pays émergents, comme spécifié plus haut. L’Algérie, qui fait partie du panel des vingt pays émergents à la loupe de Sanisphère, a eu le mérite de figurer, pour l’année 2018, dans une analyse séquentielle du marché du médicament algérien, source de toutes les convoitises et de… toutes les curiosités. L’entreprise américaine note, dans son carnet d’adresses, les laboratoires du médicament parmi les plus illustres au monde, des labos comme les mythiques Pfizer, GSK, Abbott, Bayer, Lilly, MSD, Astra Zeneca, Sanofi, Roche, Novo Nordisk, Pierre Fabre, le leader du générique Biogaran, Urgo, et plusieurs autres noms du médicament. wPour le marché algérien, et profitant d’une journée pharma organisée par la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française, Sanisphère a fait un POP, traduire par «l’observation en temps réel des transactions en pharmacie» (real-world data), et pour cela elle a pris un panel représentatif de 1 000 officines. Au sein des mille pharmacies, les agents de Sanisphère ont observé et codifié quelque 300 000 transactions sur une période de 12 mois pour chaque étude.
 
La carte Chifa en toile de fond
Neuf wilayas du territoire algérien ont été nécessaires pour l’étude, Blida, Tizi Ouzou, Oran, Tlemcen, Chlef, Constantine, Sétif, Annaba et Alger, bien sûr, qui s’affiche avec 225 pharmacies, à la première place, et Constantine, avec seulement 60, en queue de peloton. L’étude a mesuré les comportements du prescripteur, du pharmacien et du patient, et leur traduction en parts de marché. Pour les parts de marché, il est bon d’illustrer les «bons» chiffres des transactions couvertes par une assurance. Apparemment, la carte Chifa fonctionne à merveille puisque les assurances assurent une couverture appréciable des traitements sujets à remboursement. Il s’avère que la part des ventes sous assurances, pour tous genres de médicaments, est de 60,1 % du marché algérien, alors que la part des transactions basées sur une ordonnance vendue est de 78,2 %. Des chiffres surprenants quand on sait le penchant pour le malade algérien à l’automédication, surtout depuis le développement des «auscultations» en ligne et le pullulement des médecins virtuels. Ces chiffres tordent le cou à une idée reçue et augure des lendemains médicamenteux plus «sages».


Pour ce qui est du Top 15 des compagnies pharmaceutiques sur le sol algérien, nous avons aussi eu la surprise de trouver presque la moitié des laboratoires sous étiquette algérienne. Une preuve, s’il en fallait, de la santé affichée par les laboratoires algériens, en général, et constantinois, en particulier. Voyons d’abord les laboratoires algériens qui occupent la seconde place du classement, Pharmalliance, en l’occurrence, une entreprise située sur la place d’Alger spécialisée dans le traitement et la fabrication des poudres, en collaboration avec plusieurs firmes pharmaceutiques mondiales. Ensuite, il y a LDM, un laboratoire pharmaceutique constantinois, créé en 1997 et dirigé depuis ses débuts par le quinquagénaire et directeur général, Mohamed Elammouchi, un pharmacien de formation. «Nous ne figurons pas parmi le Top 15, nous dira-t-il, mais nous représentons notre collaborateur GSK pharmaceuticals (Glaxo Wellcome et Smithkline Beecham fusionnent pour former Glaxo Smith Kline en l’an 2000, ndlr). Nous fabriquons sur place les produits anglais et nous le faisons avec la molécule mère, pour un large éventail de produits. Nous assurons aussi la distribution et la commercialisation». Il faut aussi souligner que LDM, «Laboratoires Diagnostiques Maghrébins», a réussi à «casser» le monopole des laboratoires Sanofi concernant les antalgiques, car réussissant la prouesse d’introduire le fameux Panadol de GSK, sous fabrication et label LDM, sur le marché algérien, alors que ce dernier était acquis presque entièrement au fameux Paracétamol qui avait supplanté, auparavant, le mythique acide acétylsalicylique, plus connu sous le nom d’Aspirine. Elammouchi, fier de cette performance l’est tout aussi pour la validation de ses usines et produits, pharmaceutiques et parapharmaceutiques, par les laboratoires Abbott, Servier et GSK bien sûr, pour ne citer que ceux-là. Ensuite, il y a HUP Pharma, un jeune laboratoire de 12 ans d’âge qui a réussi à pénétrer dans un marché impitoyable et se distingue déjà par une présence remarquable, en affichant une vingtaine de classes pharmaco thérapeutiques. Une réussite et un bon classement dans le Top 15 grâce à l’assiduité de son manager, Toufik Belhadj-Mostefa qui s’est déjà illustré par le passé en plaçant très haut AAHP, sa première usine spécialisée dans le médicament vétérinaire, sur le marché mondial, démontrant que Constantine justifie sa place de capitale du médicament algérien.
 
L’omniprésent Saidal
Nous n’oublierons pas le légendaire laboratoire public algérien, Saidal, qui se distingue au niveau local et international, par une qualité très appréciable de ses médicaments, conjuguée à des prix imbattables, permettant à ses produits d’être en tête dans pratiquement toutes les pharmacies du pays. Nous vous livrons, dans ce qui suit, l’intéressant tableau du classement du Top 15 des parts de marché sur le sol algérien :
 
L’autre surprise de l’étude est la présence tout en haut du Top 10 des pays présents sur le marché pharmaceutique algérien de… l’Algérie, qui caracole en tête du classement avec 47,54 % de parts de marché. Encore une attestation de la bonne santé du domaine des médicaments, quantitativement et qualitativement. Le fameux médicament labellisé français, occupe la seconde place mais seulement avec 18,67 % de parts de marché. Suivront la Grande-Bretagne, les Etats-Unis, l’Allemagne, la Suisse, l’Espagne, le Danemark, l’Inde, l’Italie, et d’autres laboratoires. Un classement qui nous interpelle par la réjouissante première place de l’Algérie, mais aussi par l’absence de pays comme la Turquie ou moyen-orientaux dont des laboratoires figurent quand même parmi les plus actifs sur le marché algérien. Les bons points pour  l’Algérie et ses compagnies ne s’arrêtent pas à ce niveau puisque nous remarquons aussi que la première place pour la vente des médicaments génériques, selon l’étude de Sanisphère pour l’année 2018, est occupée toujours par la production locale. C’est ainsi que nous relevons que 47,6 % du poids par type de compagnie dans le domaine du générique revient donc à l’Algérie, alors que 37,3 % reviennent aux autres compagnies présentes sur le sol algérien, dont 18,7% quand même pour les génériqueurs français. Il faut signaler que cette performance nationale a commencé à se concrétiser à partir de l’année 2017.
 
Antibiotiques ? «C’est pas automatique !»
Pour ce qui est du poids des principales aires thérapeutiques, les antidouleurs viennent en première position en ce qui concerne les ventes de médicaments au sein des officines sélectionnées, 1 000 au niveau de neuf wilayas, rappelons-le, avec un ratio de 20,58 %. Une position somme toute attendue à la lumière des prescriptions des médecins et de l’automédication, où les antalgiques et antipyrétiques embrassent une étendue très large d’utilisation de tels médicaments.  Des médicaments prescrits aussi bien pour une rage de dents que pour une fièvre tenace, des douleurs lombaires ou celles des articulations. L’éventail important des pathologies ciblées explique sans doute «l’engouement» du malade algérien pour les antidouleurs, qu’il soit hypochondriaque ou réellement dans un besoin de traitement adéquat.
La gastro se place en seconde position, avec 11,84 %, dans les ventes de médicaments, sans doute en raison du penchant pour l’Algérien pour les plats «lourds», et si l’étude avait séparé le mois de Ramadhan des autres mois de l’année, sans doute que la gamme de gastro, qui va des antireflux aux antispasmodiques et autres «plâtres», aurait occupé allègrement la pole position. Les antibiotiques, ah ! les antibiotiques, qui donnent du fil à retordre aux médecins essayant de dissuader leurs patients de n’être pas «automatiques» quand il s’agit de ce médicament révolutionnaire, prend la troisième place avec 10,30 % de parts de marché. Suivront les hypotenseurs et les médicaments relatifs aux problèmes respiratoires pour, qu’enfin, se profilent les vitamines et les compléments alimentaires, «une faiblesse» dans les habitudes de prises de médicaments chez l’Algérien, selon les analystes de Sanisphère. Le diabète, quant à lui, ne se pointe qu’à la neuvième place du classement des quinze classes thérapeutiques sélectionnées par le laboratoire américain, un classement étonnant quand on sait la multiplication des cas de diabétes depuis quelques années. Le marché algérien éthique présente, de son côté, un profil unique, marqué par l’importance de l’ordonnance et de la substitution, la substitution étant «le droit» accordé à un pharmacien de changer un médicament prescrit par un médecin par un autre. Le marché éthique se définit par une production de médicaments, de distribution et de commercialisation conformes aux règles d’éthique de la profession, sans exploitation des travailleurs dans le domaine, comme cela se fait, par exemple en Inde et au Pakistan, et pas uniquement pour les médicaments. Pour ce critère, l’Algérie est comparée à trois autres pays africains que sont le Kenya, le Nigeria et la Côte-d’Ivoire. Là aussi, la prescription du médicament par ordonnance se fait dans une proportion de 59 %, suivi par la substitution par le pharmacien avec 20,6%. La vente directe au patient sans ordonnance ne représente en fin de compte que 12 %. Les trois autres pays cités plus haut, hormis la part de l’ordonnance à hauteur de 49 % pour le Nigeria, présentent des chiffres ahurissants tant la cote de l’automédication et la parodie de l’éthique sont foulées du pied, dans des pays où les faux médicaments ou de contrebande ont, en plus, la part belle sur les étals des marchés, jouxtant les fruits et les légumes.
La suite de l’analyse conforte la thèse de la débandade de la commercialisation du médicament au Kenya, Nigeria et Côte-d’Ivoire, concernant les OTC, contrairement au marché algérien, plus discipliné. L’OTC, en anglais Over The Counter, littéralement par-dessus le comptoir, ou médicament en vente libre. Là aussi, la prépondérance de l’ordonnance prévaut chez les pharmacies algériennes, 46,6 %, alors que la substitution représente 18,4 %. La part importante des pré-remboursements des médicaments par le biais de la carte Chifa n’est sans doute pas étrangère à cet état de fait.
A noter quand même que sur ce ciel bleu des habitudes des malades algériens, la substitution par le pharmacien des princeps par les génériques représente une faible proportion, l’Algérien étant connu comme avoir une attirance toute spéciale pour les molécules mères.


Nous ne terminerons pas notre «tournée» entre les génériques, les molécules mères, les labos nationaux et les multinationales du médicament sans souligner que plus d’une ordonnance sur deux est prescrite par un médecin généraliste. Une bonne nouvelle puisque le médecin spécialiste est comme les antibiotiques, «c’est pas automatique». Tout en insistant sur le rôle prépondérant du cabinet médical privé qui prescrits plus de 64 % des ordonnances, alors que les CHU n’en prescrivent que 8,1%.

Source : http://www.reporters.dz/2019/04/25/selon-une-etude-de-la-societe-sanisphere-le-marche-du-medicament-algerien-en-bonne-sante/