Abdelouahed Kerrar, président de l’Union nationale des opérateurs en pharmacie (Unop), explique dans cet entretien les raisons du récurrent problème de la rupture de médicaments, les solutions que n’arrêtent pas de proposer les opérateurs, et le rôle que peut jouer la production nationale pour venir à bout de ce problème.


Le Soir d’Algérie : Le ministère de la Santé a mis en place une cellule de veille pour régler le problème de l'indisponibilité de médicaments ; quel est le diagnostic qui a été fait ?
Abdelouahed Kerrar :
 Il existe effectivement une cellule de veille sur les tensions et ruptures en médicaments, qui a été installée voilà déjà plusieurs années, après des demandes insistantes des acteurs du secteur. Notre diagnostic à ce sujet est clair, ce phénomène tire son origine de deux sources principales :
- Il y a d’abord les restrictions qui sont exercées sur l’offre de produits. En d’autres termes, l’administration du ministère de la Santé, qui délivre les autorisations d’importation pour les produits finis, a de plus en plus la main lourde et a adopté une démarche excessivement restrictive depuis maintenant trois années, suite à la chute brutale qu’a connue le prix du baril de pétrole en 2014 et aux conséquences négatives que cela a eu sur les équilibres de la balance des paiements de l’Algérie. Certes, on peut comprendre les motivations d’une telle attitude, mais on ne peut cacher qu’elle a, par ailleurs, pour effet inévitable de comprimer l’offre finale de produits qui sont mis sur le marché. La demande, quant à elle, continue de croître régulièrement pour des raisons objectives liées autant à la croissance démographique (estimée par l’ONS à plus de 2% par an) qu’au désir des Algériens d’accéder à des soins de qualité, ce que leur garantit du reste la politique nationale de santé publique. Les ruptures observées sur le marché sont la conséquence logique de ces tensions croissantes entre une demande qui gonfle et une offre étranglée.
- Il convient d’ajouter à tout cela le désordre lié à la manière dont les interdictions d’importation des produits fabriqués localement ont été jusque-là administrées sur le terrain. L’Unop a appelé très tôt à cette forme d’encouragement de l’investissement et de la production dans un secteur aussi sensible et de très haute technologie. Nous avions salué la décision prise par le gouvernement il y a maintenant une décade pour interdire l’importation des produits fabriqués localement. L’engouement des investisseurs associé à cette courageuse disposition a donné ces fruits et est à la base de la croissance fulgurante de la production locale. Mais, pour être mises en œuvre avec efficacité, celles-ci ont besoin d’être encadrées par des procédures strictes, de sorte à garantir la disponibilité pour les patients et à éviter des situations de monopole. Après dix années d’exercice, force est de constater que nous ne disposons pas de procédures clairement affichées.
Lors de votre dernière réunion, avez-vous abouti à un résultat positif ? Et pensez-vous que cette situation finira par trouver des solutions définitives ?
Bien entendu, notre réunion a porté sur le traitement de l’urgence, qui est la délivrance des avenants aux programmes d’approvisionnements qui permettront de couvrir les besoins exprimés jusqu’à fin mars 2019. C’est donc, un résultat positif de la concertation qui présente en plus l’avantage de laisser plus d’espace aux services de l’administration pour préparer dans la sérénité l’évaluation de la demande du marché pour l’ensemble de l’année 2019 ainsi que le mode opératoire. Voilà pour le court terme. A long terme, ce que nous n’arrêtons pas de répéter, c’est que la seule réponse qui vaille est celle qui passe par un développement plus conséquent et plus rapide de la production nationale. C’est le seul moyen de répondre de manière efficace et harmonieuse à la demande légitime de soins de qualité émanant de nos concitoyens, sans avoir à se tenir le ventre à chaque fois que les prix se mettent à vaciller sur les marchés pétroliers mondiaux. Au-delà des désagréments immédiats des ruptures, cette situation contribue à alimenter des comportements de sur-stockage de la part des consommateurs, avec les gaspillages auxquels cela donne lieu inévitablement, sans compter les dommages prévisibles liés à l’inobservance thérapeutique et aux changements intempestifs de traitement et à la perte de confiance des malades vis-à-vis du système national de santé.
Lors de son intervention publique, la directrice de l'Agence nationale de médicaments a mis l'index sur les producteurs locaux qui n'auraient pas tenu les engagements qui étaient les leurs en termes de quantités de produits mis sur le marché. Que pouvez-vous répondre ?
Je ne pense sincèrement pas que la directrice de l’Agence nationale des produits pharmaceutiques accuse tous les producteurs nationaux de ne pas tenir leurs engagements. Elle a sûrement fait allusion à une minorité de producteurs qui ont effectivement surestimé leurs capacités ou mal évalué les  contraintes de notre environnement. C’est à cause de cela que l’Unop a toujours défendu cette nécessaire conciliation entre la sécurisation de la disponibilité et l’encouragement de la protection locale. C’est, pourtant, bel et bien les producteurs nationaux qui couvrent plus de 60% des quantités mises chaque année sur le marché, à des prix qui sont reconnus comme étant parmi les plus bas de la région. Ce sont eux qui ont contribué à la mise sur pied du système des tarifs de référence sans lesquels les caisses de Sécurité sociale seraient aujourd’hui déficitaires. Sans les producteurs nationaux, la facture d’importation dépasserait les 5 milliards de $US. Nous disons simplement qu’une régulation du marché nécessite la maîtrise des statistiques et la mise en œuvre de règles claires. Nous attendons en revanche de la nouvelle agence mise en place voilà deux années déjà, qu’elle devienne opérationnelle sur le terrain et qu’elle assume l’intégralité de ses missions légales, pour le plus grand bien de l’industrie pharmaceutique nationale. En tant que producteurs, nous nous étions fortement investis pour la création de cette agence dont nous attendions qu’elle devienne progressivement l’interlocuteur unique dont notre industrie a un cruel besoin. Au lieu de la simplification espérée, les directions techniques de nos entreprises sont maintenant tiraillées entre trois entités (à savoir la direction de la pharmacie, le laboratoire de contrôle et cette nouvelle agence) qui les renvoient d’un bureau à l’autre à longueur d’année. C’est sur ce terrain que nous attendons des progrès de la part de cette nouvelle institution.
Vous avez protesté contre le fait que le ministère de la Santé ait procédé au retrait de médicaments dont il a estimé qu’ils avaient un SMR trop faible. Pouvez-vous vous expliquer ? 
Le SMR (ou service médical rendu) est un critère utilisé pour classer les médicaments ou dispositifs médicaux en fonction de leur utilité d'un point de vue thérapeutique ou diagnostic. Ce critère utilisé uniquement en France sert aux administrations pour définir le taux de remboursement. On peut, donc, imaginer qu’un médicament à SMR considéré comme faible puisse être remboursé à un taux réduit ou ne soit pas remboursable du tout par les caisses de Sécurité sociale. L’interdire de commercialisation sur le marché est une mesure excessive sans ancrage juridique pour la simple raison que des experts cliniciens ont décidé de l’enregistrer en Algérie.
Vous avez dit que des opérateurs ont décidé de ne plus fabriquer certains médicaments jugés à faible rendement. Pouvez-vous être plus précis sur les raisons d’une telle situation ? 
J’ai déclaré que des producteurs ont arrêté la fabrication de certains médicaments car leur marge est devenue négative ; c’est une production à perte que la loi interdit par ailleurs. Si un producteur ne peut pas simplement couvrir ses coûts de production, pourquoi irait-il jusqu’à perdre de l’argent pour fabriquer un produit donné. La raison de cette situation tient au blocage des prix de vente sur une trop longue période par l’administration sanitaire. En théorie, la décision d’enregistrement de chaque médicament est valable cinq années, période au bout de laquelle le prix est réexaminé et, le cas échéant, réévalué en fonction des nouvelles conditions économiques. Or, pour prendre les cinq dernières années, l’inflation cumulée dépasse les 30% tandis que l’érosion du taux de change du dinar, par rapport à l’euro ou au dollar US, varie entre 50% et 60%. Malgré cela, et malgré que les autorités concernées admettent parfaitement notre argumentation, nos demandes de revalorisation des prix qui datent de deux années n’ont même pas été étudiées et nous n’avons reçu aucune réponse. Le résultat est que nous sommes réduits à rogner petit à petit sur nos marges. Pour certains médicaments, cette marge est devenue négative, ce qui explique que leurs fabricants commencent à les élaguer de leur programme de production. Au-delà des cas de médicaments abandonnés à la fabrication, il y a là un signal gravissime pour l’avenir de la production nationale de médicaments. En effet, le maintien du blocage des prix pourrait se traduire non pas par l’abandon des produits, mais par l’abaissement des normes de qualité par certains producteurs. Ce qui offrira certes, une solution dans l’immédiat mais qui, à terme, aura des effets destructeurs sur l’ensemble de la filière pharmaceutique nationale. Cette politique qui consiste à tirer les prix vers le bas, sans précaution aucune, a été tentée sous d’autres cieux et par des pays comme l’Égypte ou la Turquie, avec des résultats catastrophiques qui sont maintenant bien connus. Face au danger qui les guettait, ces deux pays ont fini par réviser leur politique et accepter une révision des prix. Il serait hautement souhaitable que nos autorités méditent ces exemples et en tirent les leçons, pour l’avenir de notre industrie.
Quel est l'état des lieux de la production nationale actuellement ?
La production algérienne de médicaments a connu d’importants progrès au cours des dix dernières années dans la mesure où elle a réussi à gagner des parts de marché, couvrant à fin 2017 plus de 50% des besoins du marché interne. Ces progrès ont été obtenus à la faveur d’investissements conséquents du secteur privé national et d’efforts significatifs de formation de la ressource humaine et de maîtrise de technologies complexes et des bonnes pratiques de fabrication. Le taux de croissance annuel de la production locale a pu ainsi dépasser les 15% pour notre filière, sur l’ensemble de la période. Le programme de l’actuel gouvernement a, par ailleurs, affiché officiellement l’objectif d’atteindre les 70% de couverture des besoins nationaux en médicaments, mais force est de croire que les mesures requises pour le concrétiser ne suivent toujours pas. A l’Unop, nous avons fait des propositions concrètes en ce sens lors des Journées de l’industrie pharmaceutique nationale en 2017. Nos appels n’ont rencontré aucun écho à ce jour. Nous savons que nous pouvons faire mieux, nous savons que nos entreprises ont les ressources pour aller sur des segments thérapeutiques jusque-là réservés à certains pays seulement. Ce potentiel a besoin d’être accompagné par une agence forte et dotée de moyens adéquats.

Source: lesoirdalgerie.com du 9 Octobre 2018